Un quadriptyque atypique : leçons de duplicité

Certains de mes lecteurs qui ne m’aiment pas souhaitent me voir disparaître rapidement. Je suis flatté de l’attention qu’ils me portent et, compte tenu de mon âge avancé, cela ne saurait trop tarder, mais je ne suis pas particulièrement pressé. Je n’en adresse pas moins mes meilleurs vœux de santé à tous mes lecteurs.

Y-aurait-il deux poids, deux mesures dans la politique française des hydrocarbures, si tant est que nous ayons une telle politique ? Je pense notamment à ce qui concerne la fracturation hydraulique, que je préfère appeler fissuration ou stimulation car « fracturation » me fait penser à Jo-les-gros-bras dont la spécialité est d’ouvrir les coffre-fort de ceux qui en ont perdu la combinaison, ou la clé, ou les deux à la fois. Certes, un journaliste du Monde ironise sur la question de sémantique, mais dans un débat aussi chargé d’émotion et d’irrationnel que celui des hydrocarbures de schiste, cela ne prête même pas à sourire bien que j’eusse préféré l’entendre parler du « ramassage » de la roche-mère si je puis m’exprimer ainsi.

Bref, malgré l’alternance qui s’est produite en mai dernier, la France continue de déployer dans son discours et dans ses actes une duplicité qui se fait chaque jour plus flagrante et je me demande comment il est possible qu’elle ne ternisse pas durablement la position française qui est proprement schizophrénique comme je le répète inlassablement. Voici un cas d’école en quatre actes que je vous propose d’étudier. Je n’en avais que trois au moment de sa rédaction, mais faute de l’avoir publié en son temps, ce triptyque est devenu un quadriptyque comme dirait Ségolène Royal.

  • ACTE 1

En septembre 2011, trois ministres du précédent gouvernement se félicitaient de la découverte en eaux profondes d’un gisement d’hydrocarbures au large de la Guyane (baptisé Zaedyus), une découverte qui confirmait la théorie des champs jumeaux bien connue des géologues. Il s’agissait de Nathalie Kosciusko-Morizet (Environnement), Eric Besson (Industrie et Energie) et Marie-Luce Penchard (Outre-Mer). Hourra ! L’heure était à l’enthousiasme et à l’espoir de redonner vie à un département en manque d’emplois et de ressources… alors même que les richesses du sous-sol métropolitain étaient mises sous cloche par l’interdiction de pratiquer la fracturation hydraulique pour exploiter les hydrocarbures de schiste qui s’y trouvent. Ne cherchez pas la logique car il n’y en pas. Je m’en étais moi-même offusqué à l’époque.

  • ACTE 2

L’éphémère Ministre de l’Ecologie et du Développement Durable, Nicole Bricq, farouche opposante aux hydrocarbures de toute sorte et ennemie déclarée de la fracturation hydraulique sous quelque forme que ce soit, dans un arrêté fait de bric et de broc, décide unilatéralement de mettre un terme à la campagne de forage du consortium Shell / Tullow / Total. Fort heureusement, elle est relevée de ses fonctions en trois coups d’écuyer à Pau et se trouve, overnight comme disent les Anglo-saxons, propulsée au poste de Ministre du Commerce Extérieur. Une sorte de promotion punition.

Dans son nouveau poste, lors d’un marathon en Algérie pour promouvoir le savoir-faire industriel tricolore, voilà qu’elle devient le héraut de la fracturation hydraulique à la française. Pincez-moi, je rêve ! Et pourtant, si l’on en croit le journal Libération, elle se serait fait l’introductrice auprès de la grande compagnie pétrolière et gazière nationale algérienne, Sonatrach, de la société Saltel Industries, du Rheu près de Rennes, inventeur d’un packer (*) métallique gonflable permettant une meilleure étanchéité des perforations réalisées dans les puits lors d’opérations de fracturation hydraulique.

Que faut- il en déduire ? Est-ce un mauvais tour que nous jouons aux Algériens ? Nicole Bricq a-t-elle mis un mouchoir sur ses convictions, les a-t-elle reniées fissa, ou bien celles-ci n’étaient-elles qu’ évanescentes ?

  • ACTE 3

Le Point s’est fait l’écho de confidences du Ministre des Affaires Etrangères, Laurent Fabius, avant que ne débute la visite officielle et très attendue du Président François Hollande à Alger pour y faire SA repentance comme d’autres font pénitence à Canossa. Dans ses propos, nous relevons une information capitale : la France et l’Algérie vont prochainement signer un accord permettant des recherches françaises sur le territoire algérien… dans le domaine de l’exploitation des gaz de schiste. Tiens donc !

L ’Algérie est un pays riche en hydrocarbures, c’est même le quatrième exportateur mondial de gaz. Partenaire commercial de la France, l’Algérie représente 15% de nos importations de gaz naturel et un peu plus d’1% de nos importations de pétrole. Mais le pays mise excessivement sur les hydrocarbures pour son développement (le gaz représente 90% de ses recettes extérieures), sa consommation explose sous la pression démographique et ses réserves s’épuisent lentement. Or l’Algérie possèderait près de 17 000 milliards de mètres cubes de ce gaz honni en France, soit quatre fois plus que ses réserves de gaz conventionnel. On comprend que le pays cherche à exploiter cette ressource, toutefois il faut commencer par l’évaluer avec une précision relative et j’imagine la légitime fierté que la France ne manquera pas de tirer de la confiance qui lui est accordée.

Mais alors, si ce partenariat est une si bonne nouvelle, qu’attendons nous pour mener des essais sur le territoire national, profitant de l’occasion pour acquérir un avantage technologique que nous pourrions utilement exporter ? Nous attendons peut-être que les Algériens maitrisent la technologie pour venir faire des recherches sur notre territoire, partant du principe de réciprocité ? Pour paraphraser un amoureux de la logique, le regretté Blaise Pascal, nous dirons en inversant la phrase comme dans certains mots croisés : vérité au-delà de la Méditerranée, erreur en deçà.

  • ACTE 4

Nous arrivons maintenant au dénouement, tout aussi absurde que les précédents actes. La Ministre de l’Ecologie, du développement durable (sic) et de l’énergie, Delphine Batho, s’est empressée de démentir la confidence prometteuse de Laurent Fabius à propos des projets de collaboration entre la France et l’Algérie. S’agit-il d’un simple dérapage ? Que nenni, comme le conclut le Point, Laurent Fabius n’est pas le perdreau de l’année et on aurait du mal à croire à une imprudence de sa part. Tout penche en faveur d’un rétropédalage en règle, pour des raisons que tout le monde ignore une fois encore. Mais que seule Madame Batho connait.

 

Entre ceux qui changent d’avis et ceux qui se contredisent, difficile de trouver une quelconque logique dans la position de la France. Espérons que le débat national sur la transition énergétique permettra de mieux la définir.

 

(*) Un packer classique est un bouchon gonflable en caoutchouc synthétique que l’on descend dans un trou de forage pour faire une ou plusieurs obturation(s) provisoire(s).

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Qui a dit que la France n’avait pas de pétrole mais seulement des idées ?

La découverte en eaux profondes d’un gisement prometteur au large de la Guyane est un signe d’espoir pour la France, en pleine réflexion sur ses approvisionnements énergétiques. Le puits Zaedyus, situé à quelques 150 km de la côte, confirme ce que nous disons depuis 1990, à savoir que l’offshore guyannais renferme des réserves comparables à celles situées au large de la côte Ouest africaine, dans les eaux du Ghana.

En effet, le champ Jubilee et les autres champs découverts dans l’offshore ghanéen laissaient suggérer que, de l’autre côté de l’Atlantique, là où l’Amérique du Sud et l’Afrique de l’ouest ne formaient qu’un seul continent avant qu’elles ne dérivent, se trouvaient un cadre géologique similaire et donc des gisements potentiels, eux aussi enfouis profondément. La performance réalisée par Shell, Tullow Oil et Total en eaux profondes (environ 2 000 mètres sous le niveau de la mer, puis 4 000 mètres dans la roche, excusez du peu !) semble montrer en pratique que cette théorie voyait juste.

Cette excellente nouvelle, saluée collectivement par les trois ministres Nathalie Kosciusko-Morizet (Environnement), Eric Besson (Industrie et Energie) et Marie-Luce Penchard (Outre-Mer), montre que tout le monde pourra y gagner, en particulier nos compatriotes guyanais. C’est aussi une bonne nouvelle pour un savoir-faire, l’exploration pétrolière, où la France disposait de compétences reconnues mondialement. Après une période où ces talents périclitaient, nous renouons enfin avec de belles ambitions.

Que l’on garde un moment la tête froide tout de même : l’exploitation n’est pas pour demain. Il convient dans un premier temps de faire des forages complémentaires pour confirmer l’étendue de la découverte et je pense qu’il y aura d’autres découvertes, tout aussi importantes sinon plus importantes encore. Donc, si les réserves le justifient et si la qualité se confirme, l’exploitation ne pourra voir le jour avant quelques années. Je trouve toutefois étrange d’entendre déjà les écologistes parler de marée noire, avant que la première goutte ne soit sortie…

Quand elle débutera, l’exploitation de ce champ guyanais devrait à terme apporter un véritable ballon d’oxygène à la France en réduisant un peu nos importations d’hydrocarbures. A l’heure où le déficit commercial se creuse et la facture pétrolière s’alourdit, ce n’est pas un élément à prendre à la légère !

Le paradoxe, c’est que dans le même temps, le législateur a mis des freins considérables à l’exploration et à l’exploitation des hydrocarbures de gisements non conventionnels, appelés à tort huiles et gaz de schiste, qui se trouvent dans le sous-sol métropolitain. Des réserves très importantes se situent en effet dans les bassins sédimentaires français : Sud-Est de la France, Bassin parisien, Bassin d’Aquitaine, Fossé Rhénan, sans parler de l’offshore métropolitain et de la Zone Economique Exclusive (ZEE), la deuxième au monde avec ses 11 035 000 km², qui recèle vraisemblablement des quantités incalculables de ressources non conventionnelles susceptibles, lorsque l’économie des projets le permettra, d’assurer l’indépendance énergétique de l’ensemble des territoires environnants pour plusieurs centaines, voire milliers, d’années. Mais la loi Jacob passée cet été interdit toute pratique de la fracturation hydraulique et précipite la péremption des permis de recherche.

Avant-hier encore, les sénateurs socialistes se sont exprimés contre toute tentative d’exploration. Mais au nom de quel principe ? Le principe de précaution, que les opposants aux hydrocarbures brandissent à l’envi, prévoit bel et bien des expérimentations scientifiques rigoureuses. Or ces idéologues n’en veulent même pas alors que la fonction créant l’organe, c’est en autorisant des essais techniques, contrôlés et strictement encadrés bien entendu, que l’on pourra évaluer et améliorer les méthodes d’extraction.

Entre l’enthousiasme pour la Guyane et la paralysie métropolitaine, y aurait-il deux poids, deux mesures ?